Partager l'article ! De plus en plus de documentaires politiques en France: Les Français aiment la politique. Ils l'ont ...

Les Français aiment la politique. Ils l'ont montré à la fin de l'année dernière en se déplaçant massivement pour le vote de la primaire socialiste (2,9 millions de votants au second tour) et lors des quatre débats retransmis par les chaînes de télévision qui, chacun, ont rassemblé en moyenne près de cinq millions de téléspectateurs. Aujourd'hui, à quelque cent jours du premier tour de l'élection présidentielle, les télévisions se mettent en ordre de marche pour des audiences qui s'annoncent prometteuses. Aux soirées spéciales, débats, magazines et reportages, s'ajouteront de nombreux documentaires qui, depuis plusieurs années, explorent en direct les coulisses de la campagne ou reviennent, avec archives et témoignages, sur les grands moments de la vie politique.
"Il y a une réelle appétence et une grande gourmandise de la part des téléspectateurs pour ce genre documentaire car les politiques restent, quoi qu'on en dise, des interlocuteurs qui peuvent donner des clés", explique Dana Hastier, responsable des documentaires sur France 3. En décembre, la chaîne a été la première à ouvrir le bal en diffusant plusieurs documentaires politiques comme Le Diable de la République consacré à Jean-Marie Le Pen, La Saga des écolos ou La Folle Histoire des présidentielles. Les audiences ont été variables mais, selon Dana Hastier "ces films contribuent fortement à l'image et à l'identité de la chaîne".
Cet engouement est le même sur Canal+ qui, depuis longtemps, propose des documentaires sur les coulisses des campagnes électorales. "Nous nous intéressons à la politique au sens large avec des investigations dans tous les domainesde la société", précise Christine Cauquelin, directrice des documentaires de Canal+. "Décrypter le monde contemporain tout en ayant un regard politique sur la vie de la cité fait partie intégrante de notre ligne éditoriale", poursuit-elle, en soulignant les très bons indices de satisfaction de ces documentaires auprès des abonnés. A l'exemple de L'Improbable scénario de Benoît Bringer et Pierre Tourdes sur les coulisses de la primaire socialiste diffusé au mois d'octobre en crypté et qui a recueilli un indice de satisfaction "exceptionnel" de 5,6 sur 6.
"On revient de loin", souligne Patrick Rotman, un des pionniers du genre, avec à son actif une vingtaine de documentaires historiques sur François Mitterrand, Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy. "Les chaînes ont mis longtemps à se rendre compte que les documentaires politiques pouvaient intéresser les télé-spectateurs, car elles ne voyaient pas ce que c'était, dit-il. Il a fallu faire tout un travail de défrichage, quasiment de pédagogie. Les sujets pouvaient paraître sensibles politiquement et certains responsables ne voulaient pas d'ennuis. Ils avaient peur de représailles." En effet, il n'est pas si loin le temps où Valéry Giscard d'Estaing a pu bloquer vingt-huit ans le film de Raymond Depardon sur sa campagne électorale de 1974 intitulé Partie de campagne, dont la première diffusion à la télévision sur Arte n'a eu lieu qu'en 2002.

Patrick Rotman Serge Moati
A en croire les producteurs et réalisateurs spécialisés dans ce genre, la frilosité des chaînes a disparu. "Il existe évidemment des discussions sur la construction d'un documentaire, mais je n'ai jamais connu aucune censure de leur part", assure Serge Moati, qui a suivi in vivo avec sa petite caméra les coulisses de toutes les grandes élections depuis 1986. "Le vrai problème est l'horaire de programmation des films diffusés en deuxième, voire troisième partie de soirée, ce qui pénalise l'audience", regrette le réalisateur qui, à travers "L'Elysée, la vraie campagne", propose chaque mois sur France 3 depuis octobre2011 un "feuilleton du réel" sur les coulisses de la présidentielle. Un film de 90 minutes en première partie de soirée sera également diffusé le 7 mai, au lendemain du second tour.
Avec le temps, ces films d'histoire récente ou immédiate sont devenus des documents d'archives exceptionnels. De nombreux témoins ont révélé de nombreux faits jusque-là restés obscurs ou secrets. Ils se livrent plus facilement en estimant que, par leur récit, ils contribuent à l'Histoire et y resteront. D'où, parfois, certaines révélations. "Ce sont des documents inestimables", estime Serge Moati. "Lorsque j'ai travaillé sur Mitterrand ou Chirac, il m'a fallu faire les fonds de tiroir pour trouver de bonnes archives", rappelle, de son côté, Patrick Rotman qui, toutefois, reconnaît n'avoir jamais rencontré trop de difficultés pour faire parler ses interlocuteurs face à une caméra. "C'est d'abord un rapport de confiance. Sur quarante entretiens, il y en a toujours une dizaine de formidables. Ils savent que l'on ne tronque pas leur récit, qui est toujours replacé historiquement dans son contexte. Il en sort toujours une forme de vérité et de sincérité. C'est comme une psychanalyse", précise-t-il.
William Karel Raymond Depardon
Avec ses rebondissements, intrigues, jalousies, traîtrises et coups tordus, le monde politique génère une dramaturgie naturelle qui ne peut que séduire. "C'est vrai que les personnages politiques et les situations sont formidablement cinématographiques", reconnaît William Karel, qui a tourné ce genre de documentaires tant en Europe (Tony Blair, Margaret Thatcher, Lionel Jospin…) qu'aux Etats-Unis avec, entre autres, la saga sur George Bush. "Les politiques ont moins peur de la caméra, ils l'appréhendent mieux, dit-il. Ce rapport reste toujours ambigu, mais ils sont moins dans la langue de bois".
"Malgré leurs conseillers en communication qui veulent tout contrôler, ils n'hésitent plus trop à se livrer", confirme Serge Moati, qui filme ses interlocuteurs "avec empathie. Il m'arrive de rester des heures à ne rien faire, à attendre le bon moment et, parfois, il vient tout seul et c'est magique", dit-il.
Mais, au fil des ans, les choses ont changé. "La meute" de photographes et de cameramen n'a fait qu'augmenter, rendant le travail de plus en plus difficile. "Désormais, tout le monde peut filmer un événement avec un smartphone, mais tout le monde n'est pas metteur en scène", insiste-t-il, en rappelant que "le documentaire nécessitera toujours un point de vue, une façon de filmer, un montage et une déontologie".
Un huis clos entre Chirac et Mitterrand
Longtemps tenue secrète, l'affaire a été révélée par le journaliste Franz-Olivier Giesbert dans son premier livre consacré à François Mitterrand. En novembre1980, six mois avant la présidentielle de 1981, un dîner entre François Mitterrand, alors premier secrétaire du Parti socialiste, et Jacques Chirac, à l'époque maire de Paris et secrétaire général du RPR, a eu lieu chez Edith Cresson. Le but: élaborer une stratégie pour faire perdre Valéry Giscard d'Estaing, président sortant et candidat à sa réélection.
Cet épisode de la vie politique va devenir un documentaire. Réalisé par William Karel pour France Télévisions, auteur du décapant Looking for Nicolas Sarkozy diffusé le 21 décembre sur Arte, il s'intitulera Un dîner en ville et reconstituera "en temps réel" (une heure) à huis clos ce fameux dîner, déjà évoqué en 2006 par Patrick Rotman dans son documentaire consacré à Jacques Chirac sur France 2. Mais contrairement à son habitude, William Karel n'utilisera pas d'archives (sauf une image de Valéry Giscard d'Estaing aperçu sur un écran de télévision) et ne s'entretiendra pas avec les témoins.
Il a décidé de réaliser un docu-fiction en confiant les rôles des deux anciens présidents à deux acteurs: Jean-François Balmer (François Mitterrand) et Hippolyte Girardot (Jacques Chirac). Les dialogues seront reconstitués.
Pour mener à bien son projet – démarré il y a trois ans –, William Karel s'appuiera sur les nombreux entretiens qu'il a eus avec Valéry Giscard d'Estaing au cours de ses précédents documentaires. "Il m'a raconté avoir lui-même enquêté pour savoir si cette rencontre avait bien eu lieu", explique William Karel. Dans le troisième tome de ses Mémoires (Editions Nil), l'ex-président de la République explique que François Mitterrand, le 15 décembre 1995, alors très malade, lui aurait confirmé ce dîner. Sur son lit de mort, il lui a raconté que, ce soir-là, Chirac avait annoncé vouloir "se débarrasser de Giscard!". "Je n'ai été élu que grâce aux 550000 voix que m'a apportées Jacques Chirac au deuxième tour", confia Mitterrand à Giscard. Maquillant sa voix, Giscard a raconté qu'entre les deux tours de 1981, il avait lui-même téléphoné à la permanence du RPR pour savoir pour qui voter. "Pour Mitterrand!", lui avait répondu sans hésiter son interlocuteur.
Par Daniel Psenny
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