Jean-François Roubaud, président de la CGPME : « Il est évident que ce n'est pas un signal positif et ce n'est pas ce qui va améliorer le moral de nos chefs d'entreprise et de l'économie
française ». « Evidemment, on va être encore un peu plus dans l'attentisme en ce qui concerne les investissements, les embauches, etc. ». « Ce que je crains aussi, c'est une restriction un peu
plus importante du crédit dans les mois à venir », a-t-il dit, tout en espérant que « les taux d'intérêt tiennent déjà compte pour une grande partie de cette dégradation » attendue depuis
plusieurs semaines. Les patrons avaient besoin de « signes tangibles d'amélioration » et en percevaient déjà un dans l'amélioration de leurs carnets de commande en trois mois, mais « cette
perte du triple A ne va pas aller dans le bon sens ».
Le Monde
La perte du triple A et la croissance faible
Une politique de réformes fondée sur la seule austérité n'est pas une solution. Le laxisme budgétaire est impossible. La France est donc sur le fil du rasoir : elle n'a pas d'autre choix que de
poursuivre le redressement annoncé de ses finances publiques, tout en trouvant le moyen de ne pas s'enkyster durablement dans une croissance faible. Telle est la teneur principale du message
délivré par Standard & Poor's dans les attendus de sa décision de dégradation.
L'agence de notation américaine évalue à «
une sur trois » la probabilité d'une nouvelle dégradation en 2012 et 2013. Une telle perspective deviendrait réalité si les finances publiques de la France s'écartaient de la
trajectoire de redressement prévue.
A contrario, précise S & P, la note française pourrait être stabilisée à son niveau actuel (AA+) si les autorités réussissent à réduire encore le déficit public de façon à stabiliser
la part de la dette publique dans le produit intérieur brut (PIB) d'ici deux à trois ans et à mettre en place des réformes qui permettent de soutenir la croissance économique.
« Les mesures budgétaires annoncées jusqu'à maintenant par le gouvernement français pourraient se révéler insuffisantes pour atteindre les objectifs de déficit public prévus en
2012 [4,5% du PIB] et
en 2013 [3%] si
la croissance devait être inférieure aux prévisions gouvernementales [respectivement de 1% et 2%]. Si
le déficit public français devait rester proche de ses niveaux actuels, ce qui entraînerait une augmentation progressive du ratio dette publique sur PIB de plus de 80% actuellement à plus de
100%, ou si la croissance économique devait rester durablement faible, cela pourrait conduire à une dégradation supplémentaire d'un cran de la note de la France », précise S & P.
De ce point de vue, comme l'ont discrètement noté les économistes d'HSBC dans une étude du 15 janvier, les prévisions de croissance «trop
optimistes » du gouvernement pour 2012 et au-delà se sont révélées contre-productives. A partir de là, écrivent-ils, le risque est que les taux d'intérêt continuent d'augmenter.
Si la dégradation de la note souveraine de la France alourdissait de 100 points de base les taux d'intérêt sur les OAT (obligations assimilables du Trésor) à dix ans, le charge de la dette
pourrait augmenter de 3 milliards en 2012, de 4,6 milliards en 2013 et de 6 milliards en 2014, ajoutent-ils. A partir d'un certain niveau de taux d'intérêt (5% et au-delà), le risque existe que
le ratio dette publique sur PIB ne puisse pas être stabilisé avant 2020.
L'un des principaux problèmes qui se posera au futur président à au gouvernement qui sortira des urnes à la mi-2012, est donc de trouver les moyens de désendetter le pays tout en retrouvant le
chemin de la croissance.
Dans une analyse publiée lundi 16 janvier, Patrick Artus, Chief Economist de Natixis,
fait observer que «
l'affaiblissement de la croissance à court terme dû aux politiques budgétaires n'aurait pas de conséquence grave sur la solvabilité budgétaire de la France si la croissance potentielle du
pays était plus forte ». Or, note-t-il, celle-ci étant «
de l'ordre de 1% par an au mieux », «
il n'y a donc pas de perspective compensatrice de croissance forte à moyen terme après la croissance quasi-nulle de 2012 en France ».
Agir sur la croissance potentielle est possible : «
il ne s'agit pas d'agir sur la demande à court terme : il s'agit de stimuler l'offre ». Patrick Artus l'estime possible «
même à un horizon temporel assez court, si une réforme fiscale réduit le coût du travail » en particulier dans l'industrie. Au-delà de sa dimension tactique dans la campagne
présidentielle, l'offensive de Nicolas Sarkozy sur la TVA sociale s'explique pour une large part par ces mêmes raisons.
Réforme des agences de notations
"Ce ne sont pas les agences qui doivent déterminer les politiques publiques à mener." C'est le point sur lequel s'accordent les différents partis politiques français, après la dégradation de la
note souveraine de la France de AAA à AA+, vendredi 13 janvier, par l'agence de notation Standard & Poor's (S & P). L'ensemble des candidats à la présidentielle jugent démesuré le poids
accordé aux trois principales agences mondiales : S & P, Moody's et Fitch. Les deux premières sont américaines. Toutes sont privées et se partagent 90 % du marché de la notation financière
mondiale.
Depuis leur création, Moody's, Standard & Poor's et Fitch ont à de nombreuses reprises été conspuées, notamment pour leur rôle dans les crises économiques. Les critiques à leur encontre ont
redoublé depuis la crise financière de 2008 : conflit d'intérêts, méthodes contestables, moyens limités...
Quant aux solutions préconisées pour réduire le pouvoir des agences de notation, chacun a sa formule. Une proposition domine les débats : celle de créer une agence de notation européenne. C'est
le souhait du PS et le MoDem semble également tenté par cette option. Les écologistes proposent une variante. L'UMP, qui veut recadrer le travail des agences de notation, est contre. De leur
côté, le FN et le Parti de gauche entendent contourner les agences actuelles.
"RÔLE DÉMESURÉ"
Depuis la crise financière de 2008, Nicolas Sarkozy tient des propos très critiques à l'encontre des agences de notation, qu'il souhaite réguler. Il a tour à tour exigé le contrôle de celles
"qui ont été défaillantes", lors de son discours de Toulon, le 25 septembre 2008, demandé des sanctions à leur encontre, en octobre 2008, répété son souhait de les voir passer sous contrôle, en
avril 2009 ou dénoncé leur rôle démesuré, en mai 2010.
M. Sarkozy assure aujourd'hui que ce ne sont pas ces sociétés qui dictent sa politique. Malgré deux textes adoptés par la Commission européenne, depuis 2009, pour réguler leur activité, sans
que leur influence ait pour autant été significativement réduite.
Si l'UMP ne détaille pas sa position concernant les agences de notation dans son projet présidentiel, le secrétaire national du parti chargé de la fiscalité, Jérôme Chartier, joint par Le
Monde.fr, souhaite que "les banques centrales établissent elles-mêmes, chacune pour ce qui les concerne, leurs propres critères de notation sur les titres de dette qu'elles acceptent en
garantie de financement". Objectif : empêcher que les agences de notation émettent un avis qui devienne structurant pour les banques centrales.
"Cela déchargerait les agences de notation – qui ont trop de pouvoir malgré elles – d'une responsabilité dont elles ne veulent pas", précise le député UMP du Val-d'Oise. M. Chartier, qui ne
veut "pas tirer à boulets rouges sur les agences de notation", estime que "les banques centrales se sont reposées sur les critères de ces agences par facilité". M. Chartier se dit par ailleurs
opposé à la création d'une agence de notation européenne publique : "Personne ne suivrait son point de vue, qui serait perçu comme subjectif."
Le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, a justement appelé, lundi, à "apprendre à se passer" des agences de notation.
"AGENCE PUBLIQUE EUROPÉENNE"
François Hollande défend lui une position différente : "La meilleure façon de protéger la France, c'est de faire l'effort de redressement dans la justice et de mettre en place au niveau
européen les instruments pour vaincre la spéculation. Dans cet esprit, je relancerai l'idée d'une agence publique européenne de notation", a déclaré le candidat socialiste, dans un entretien au
Monde daté du 16 janvier (en édition abonnés).
Le directeur de campagne du candidat socialiste, Pierre Moscovici, interrogé par Le Monde.fr, indique que M. Hollande "ne veut pas se mettre dans la main des agences de notation", contrairement
à "Nicolas Sarkozy qui leur a accordé un poids tel qu'il a soumis sa politique à leur jugement, en faisant du triple A un trésor national, et en sanctifiant leur avis".
"Les agences de notation ont des critères, des capitaux et des moments particuliers dans leur prise de décision", souligne M. Moscovici. "François Hollande pense qu'il est possible de leur
permettre d'agir en toute autonomie. Il propose une agence de notation européenne, qui serait publique et permettrait d'évaluer la situation des finances de la zone euro de manière objective et
sereine, sans que cette décision soit un couperet ou une promotion", explique M. Moscovici.
"François Hollande proposera la mise en place de cette agence à ses partenaires du Conseil européen, au début du quinquennat", précise-t-il.
La mise en place d'une agence de notation européenne figure dans le programme présidentiel du PS (voir page 15, en PDF). Le parti propose "d'établir une agence de notation publique sous l'égide
de l'Eurogroupe", estimant qu'il "n'est pas légitime que trois agences de notation contrôlent plus de 85 % du marché mondial de l'estimation des risques pris par les banques, les entreprises,
les collectivités locales et les Etats emprunteurs, et que le coût du crédit oscille selon la note qu'elles attribuent".
La Commission européenne a déjà manifesté son opposition à un tel projet. En septembre 2011, le président de la Commission, José Manuel Barroso, a écarté l'idée d'une agence de notation
publique européenne.
"SOUVERAINETÉ MENACÉE"
Dans son projet présidentiel, le FN ne précise pas sa position sur le sujet, écrivant seulement que "la souveraineté de la France est menacée sous la pression grandissante des marchés et des
agences de notation".
Interrogé par Le Monde.fr, le directeur stratégique de la campagne de Marine Le Pen, Florian Philippot, indique que le Front national veut "prendre le mal à la racine". Le parti souhaite
"mettre fin au monopole des marchés financiers dans le financement de notre dette en redonnant la possibilité à la Banque de France de prêter directement à l'Etat français".
Florian Philippot pense que la mise en œuvre de cette réforme "permettra à l'Etat de réduire sa dépendance à l'égard des marchés financiers et d'emprunter à un taux plus bas". Il juge illusoire
de vouloir changer la gouvernance des agences de notation ou d'en créer une autre pour les contourner. "Les marchés financiers se créeront alors un autre baromètre, qui jouera le même rôle que
les agences de notation actuelles", estime-t-il.
"LE RÔLE DE LA COMMISSION"
Le candidat du MoDem, François Bayrou, juge qu'"il est de la responsabilité des institutions européennes de garantir la vérité des chiffres et la loyauté des engagements pris". Dans ce sens, le
centriste estime que "c'est le rôle de la Commission européenne d'être la première agence de notation ou de faire naître auprès d'elle une agence de notation, prévisible et lisible pour tous
les acteurs économiques et politiques". "Ma conviction est qu'il sera de la responsabilité de la Banque centrale européenne [BCE] d'intervenir pour empêcher une dégradation de la situation
lorsque nous en serons menacés", a-t-il déclaré, samedi, lors d'un discours à Paris sur le redressement de la France.
Le député européen Robert Rochefort, spécialiste des questions économiques au sein du parti, a déjà plaidé de son côté pour "la création d'une agence européenne indépendante", sans laquelle "le
rôle néfaste des agences de notation financière ne changerait pas". Pour M. Rochefort, cette agence européenne aurait le mérite de "créer du pluralisme dans les évaluations" face aux trois
grandes, dont il remet en question l'indépendance et l'objectivité.
"UNE RUSTINE"
"Le Front de gauche veut empêcher les agences de notation de nuire, en leur interdisant de noter les Etats", explique Eric Coquerel, conseiller spécial de Jean-Luc Mélenchon, interrogé par Le
Monde.fr. M. Coquerel ne préconise pas la création d'une agence publique européenne, qui ne serait, selon lui, qu'"une rustine".
D'une manière générale, M. Coquerel pense aussi qu'"il faut attaquer ce qui permet aux agences de prospérer : le système libéral et les marchés financiers, à qui on a abandonné le contrôle des
politiques économiques dans un marché libre et sans contrainte". Pour le conseiller spécial de Jean-Luc Mélenchon, "les responsables politiques doivent être aux commandes et reprendre le
contrôle sur les marchés financiers et les banques centrales pour réduire l'influence des agences de notation".
EVA JOLY PROPOSE UN "JUSTE MILIEU"
Europe Ecologie-Les Verts préconise également d'"inciter fortement l'Europe à créer des agences de notations publiques" dans son projet pour 2012
Interrogé par Le Monde.fr, le député européen Pascal Canfin, conseiller économique d'Eva Joly, explique qu'il n'est pas favorable à la mise en place d'une agence publique pour évaluer la note
d'un Etat. Pour trouver "un juste milieu", M. Canfin juge préférable de confier cette tâche à une fondation publique, dans laquelle l'ensemble des parties prenantes (Etats, Commission
européenne, banques centrales, agences de notation et investisseurs) seraient représentées, de manière à éviter des conflits d'intérêts publics.
Le conseiller économique d'Eva Joly avance quatre propositions : "Retirer des textes européens les références faites aux notes des agences de notation" ; obliger les agences à intégrer les
risques sociaux et environnementaux, alors qu'elles n'ont aujourd'hui qu'une approche financière ; prendre des mesures pour empêcher les conflis d'intérêts privés, en empêchant à un
investisseur d'être à la fois client et actionnaire d'une agence de notation. Enfin, M. Canfin veut "interdire aux agences de notation de faire des préconisations de politiques publiques".
Par Alexandre Lemarié
Sources :
http://www.lesechos.fr/economie-politique/france/actu/0201842345147-perte-du-aaa-toutes-les-reactions-275053.php
http://www.rtl.fr/actualites/politique/article/le-face-a-face-du-mardi-sarkozy-peut-il-etre-tenu-pour-responsable-de-la-perte-du-triple-a-7742338523
http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2012/01/17/presidentielle-ce-que-proposent-les-candidats-pour-reguler-les-agences-de-notation_1630021_1471069.html
http://bercy.blog.lemonde.fr/2012/01/16/la-perte-du-triple-aaa-et-le-piege-de-la-croissance-faible/